Un renouveau du jardin espagnol qui étonne la planète entière
On a longtemps associé les plus beaux jardins du monde aux brumes anglaises, aux pelouses soignées et aux pluies abondantes. Le jardin espagnol, lui, traînait une réputation de parent pauvre — trop aride, trop exposé au soleil pour prétendre rivaliser. Pourtant, un ouvrage international de référence, The Contemporary Garden, consacre désormais plusieurs jardins espagnols parmi les créations paysagères les plus novatrices de la planète, retenus aux côtés d'environ 300 projets issus de plus de 40 pays.
Derrière cette consécration se cache toute une génération de paysagistes espagnols contemporains qui ont appris à composer avec la sécheresse, les vents chargés de sel et des écarts de température parfois extrêmes. Ils ont aussi redécouvert un patrimoine végétal méditerranéen longtemps sous-exploité. Ce qui frappe certains d'entre eux, c'est pourtant un paradoxe persistant : ils se sentent mieux reconnus à l'étranger que dans leur propre pays.
Du cliché tenace à la renaissance paysagère
Fernando Martos se souvient d'une époque où les préjugés avaient la vie dure. « Quand j'ai commencé, on pensait qu'en Espagne nous étions très limités comparés à l'Angleterre. Là-bas, la pluie permet des jardins luxuriants et variés, tandis que notre climat n'aide pas et la palette végétale semblait réduite : romarin, lavande et quelques rosiers », confie ce paysagiste, qui a forgé son expérience dans un jardin anglais avant de fonder son propre studio. C'est précisément contre cette vision étriquée qu'il a construit toute sa démarche créative.
Trente ans de projets compilés dans The Contemporary Garden racontent une histoire bien différente. « Nous vivons une renaissance. Le nombre de paysagistes espagnols ne cesse d'augmenter et le type de jardin méditerranéen que nous concevons est de plus en plus recherché. Même si j'ai parfois le sentiment d'être plus apprécié à l'étranger qu'à la maison », affirme Álvaro Sampedro. Cette tension entre fierté professionnelle et relative indifférence locale donne tout son relief au succès grandissant des jardins espagnols sur la scène internationale.
Huit jardins espagnols pionniers à la loupe
Pour Álvaro Sampedro, le climat de la péninsule Ibérique forge une véritable école de la résilience. « Si tu sais créer un beau jardin dans une zone comme la steppe castillane, où les températures oscillent entre quarante degrés et cinq degrés sous zéro, tu peux réussir n'importe où dans le monde », résume-t-il. C'est ce défi précis que relève le Jardín Privado de Fernando Martos à El Casar, en Castille, sur quelque 2 800 m² : une réinterprétation audacieuse du jardin anglais en pleine meseta, structurée par des haies et des cistes qui accompagnent les floraisons du printemps jusqu'à l'automne.
Près de Madrid, Fernando Caruncho signe dès 2002 un jardin manifeste où graviers, miroirs d'eau et haies de buis composent une géométrie méditative face à la sierra. À La Moraleja, le Dogs' Garden d'Álvaro Sampedro laisse trois labradors tracer naturellement les sentiers sur 2 400 m², avant de substituer au gazon traditionnel des étendues de graminées comme la Stipa. À Ávila, le Jardín Seco de Muñoz y Moreu, 3 500 m² en face de la Sierra de Gredos, pousse encore plus loin la logique de sobriété hydrique. « Les jardins devraient s'adapter à leur sol et à leur climat pour que la consommation d'eau soit cohérente », expliquent Clara Muñoz et Belén Moreu, qui décrivent une stratégie d'arrosages rares et profonds menant à une autonomie hydrique totale.
Jardins secs et flore méditerranéenne : un laboratoire pour demain
Sur les rivages d'Ibiza, Alfonso Pérez-Ventana bouscule l'image de carte postale des jardins hérissés de cactus. À Cala Mastella, il concilie quelques touches exotiques avec un choix majoritaire de plantes autochtones capables de résister aux embruns et à la sécheresse. « En Angleterre et ailleurs, la pratique du jardinage est peut-être plus développée, mais en zone méditerranéenne la diversité végétale est bien plus grande. Le problème, c'est que nous ne l'exploitions pas correctement. Il manquait une exploration sérieuse de toutes les possibilités de notre flore », analyse-t-il. Plus au nord de l'île, Juan Masedo restaure terrasses et murs de pierre sèche sur un demi-hectare pour que son jardin privé semble surgir naturellement du paysage plutôt que s'y imposer.
À Rascafría, le jardin d'Urquijo-Kastner autour d'un ancien moulin imite les formes arrondies et compactes de la végétation de montagne, comme sculptée par les vents. Aux antipodes climatiques, non loin de Saint-Sébastien, le jardin Lur d'Iñigo Segurola fonctionne comme un laboratoire vivant en milieu humide, où l'acceptation du milieu naturel prime sur toute volonté de contrôle. Pour lui, le jardinage enseigne avant tout que « tout n'est pas possible ». De la meseta brûlée aux falaises d'Ibiza, ces jardins secs, sobres en eau mais riches en biodiversité, esquissent un modèle que de nombreux jardiniers et paysagistes européens commencent seulement à observer avec attention.













